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Kasparov, chef d’une “opposition” innexistante
Written by admin on 27 novembre 2007 – 1:25
La presse européenne, et notamment la presse française ne cessent de véhiculer une image bancale : celle d’un Garry Kasparov,leader d’une opposition unie et mobilisée contre Poutine. Or Garry Kasparov est tout sauf un leader. En tout cas pas en Russie. La marche d’opposition organisée le dimanche 25 novembre à laquelle ont participé le leader communiste Limonov ainsi que Kasparov, a elle aussi eu en Europe une résonance faussée par une mauvaise analyse de la situation véritable en Russie. Il est temps de remettre les pendules à l’heure.
Qu’est ce que l’opposition à Poutine en cette veille d’élections législatives en Russie ? Un Kasparov charismatique, bataillant avec une troupe de fidèles humanistes pour rétablir la démocratie et l’Etat de Droit ? Une multitude de petits mouvements politiques qui ont fait fi de leurs différences pour se réunir sous un même drapeau (au motif damier bien sûr) afin de vaincre leur ennemi de toujours, Poutine ? Et une partie de la population, pas énorme mais convaincante tout de même, les soutenant la main sur le cœur et les slogans aux lèvres ?
Raté. C’est pourtant bien l’image idyllique que souhaitent donner la presse européenne à ses lecteurs. Mais la réalité est tout autre. L’opposition russe est composée de huit mouvements différents, dont deux absents aux législatives. Parmi eux, il y a le Parti Communiste russe, guidé par Limonov. Il est accrédité d’environ 14% d’intentions de vote, et serait, selon les derniers sondages, le seul parti d’opposition représenté à la Douma avec 79 sièges, contre les 371 sièges du parti présidentiel, Russie Unie. Limonov garde peut-être la sympathie des petits retraités, nostalgiques de l’âge d’or (inexistant) soviétique, mais son influence tend à faiblir, et surtout il est abhorré par la grande majorité des autres partis de l’opposition pour ses appels à la haine raciale, dont il ne tarit pas. Quoiqu’il en soit, c’est le nouveau meilleur ami de Kasparov.
Les autres mouvements d’opposition sont fragmentaires et très faibles. Quelques uns sont ce que l’on peut nommer « une opposition artificielle » : de fait, ils se rattachent majoritairement à la politique poutinienne et recyclent le plus souvent ses idées. Aucun d’entre eux n’obtiendrait selon les sondages les 7% nécessaires à tout parti souhaitant figurer sur la photo de classe du Parlement. Eh oui, il n’y aura donc cette année que deux partis à la Douma : Russie Unie et les communistes.
C’est pour dénoncer cette bipolarisation du Parlement causée par la nouvelle loi de la proportionnelle que Garry Kasparov a organisé dimanche 26 novembre une marche dans Moscou avec l’appui de Limonov. Une manifestation autorisée par le gouvernement qui s’est déroulée sans incidents et sans arrestations : et ce, malgré les images apocalyptiques qu’ont diffusé en boucles les chaînes européennes. Sans bien sûr, préciser que ces images étaient issues non pas de la manifestation elle-même, mais de la marche organisée en catimini, qui relevait presque d’une expédition commando. Objectif : apporter la pétition dénonçant l’usage de la proportionnelle aux législatives à la Douma. Or, le gouvernement, non prévenu, va s’opposer à coup sûr que l’opposition joue les prolongations. Kasparov va donc distribuer des tracts où est inscrit l’itinéraire pour se rendre au Parlement à ses militants : ordre est donc donné de se retrouver là-bas avec la pétition. Pour sûr, l’action fera grand effet et aura une portée médiatique importante.
C’est là qu’intervient Limonov et ses intérêts politiques. Au lieu de se conformer au plan de Garry Kasparov, il va décider d’ignorer toute prudence et de procéder à ce qu’on peut appeler une provocation : rejoindre la Douma avec ses drapeaux communistes, ses slogans communistes et ses fumigènes hooliganistes. C’est agiter un drap rouge devant un taureau. Et le taureau va charger : quelques minutes plus tard, les manifestants, Limonov et Kasparov finissent le nez en sang et menottés dans les camions des OMONs, les CRS russes.
Mais pourquoi donc Limonov a-t-il désespérément ignoré les appels de la raison que lui lançait le cerveau rationnel du joueur d’échecs ? En fait, depuis quelques temps, Limonov voit avec beaucoup d’inquiétude Kasparov s’ériger comme LE leader de l’opposition politique, aux yeux de l’Occident. Lui, ancien chouchou, est relégué aux oubliettes. De là, la nécessité de se présenter comme un ami proche du joueur d’échecs ; mais aussi dans un deuxième temps, de lui voler la vedette. Bien que cela relève de la gageure, il semble que Limonov ait vu dans la « marche sur la Douma » un moyen de concurrencer Kasparov dans son rôle de leader, mais aussi une façon de mettre son parti au centre des répercussions médiatiques. Vérifiez donc : les drapeaux communistes sont présents sur toutes les images que l’on ait de la manifestation. Et Limonov retrouve petit à petit son statut de géant de l’opposition russe, au même titre que Kasparov.
Ce dernier a donc vraiment joué de malchance, en ce dimanche fatidique : arrêté, menotté, emprisonné, trompé par ses plus fidèles compagnons, sans compter que la pétition n’est même pas parvenue au moindre député ! Pauvre Kasparov, qui ne pourra finalement se consoler qu’en regardant sur les chaînes européennes sur son petit poste de télé en prison, les images des quelques quarante journalistes présents qui n’ont pas perdu une miette de la terrible répression poutinienne. Kasparov peut bien en effet se consoler avec la douce idée qu’il est un véritable héros, LE chef de l’opposition russe. Aux yeux des Européens bien entendu. En Russie, la situation est légèrement plus compliquée. Kasparov n’est connu que d’une infime tranche de la société russe (comme l’était Anna Politkovskaia). Il peine à convaincre les voteurs : son programme électoral est flou et semble détaché de toutes les préoccupations vitales de la populations (la sécurité, au hasard…). Il est bien plus souvent en Europe qu’en Russie, près du peuple, en train de faire campagne.
Il est peut-être temps d’expliquer à Garry Kasparov que ce sont les Russes et non les européens qu’il est censé convaincre du bien-fondé de sa candidature. Il est certain que nous lui offrons une place médiatique beaucoup plus importante que celle que lui permet d’avoir Novaia Gazeta et autres (rares) journaux d’opposition en Russie, et que cela peut être tentant de s’y limiter. Mais quels lecteurs voteront pour lui en mars 2008 sinon ceux de Novaia Gazeta ? Négliger la bulle médiatique russe et faire ami-ami avec un Limonov renié par la plupart des Russes n’est pas la meilleure façon de séduire ces derniers, bien au contraire. Génie adulé par les Européens, en pleine vague anti-occidentaliste en Russie, et lilliputien politique pour ses compatriotes, quand donc Garry Kasparov décidera-t-il de se donner les moyens de faire échec et mat au poutinisme ?
Anaïs LL.
http://russiactu.blogs.courrierinternational.com/archive/2007/11/26/kasparov-chef-d-une-opposition-fantoche-et-fantasme-de-l-occ.html
Tags: Garry Kasparov, médias, Russie, Vladimir Poutine
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